De St-Jean-Pied-de-Port à Santiago de Compostela

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mercredi 5 mai 2010

Jour 28 / mardi / El Acebo / 17 km / total 566 km / Santiago 225 km

Il fait si froid ce matin que nous ressortons l'arsenal d'hiver au grand complet, pantalons longs, foulard, gants et tuques. Il ne fait pas plus de cinq degrés. Mais le temps est magnifique, et c'est peu dire.

Encore aujourd'hui, la marche se déroule en altitude. Les vallées sont si vertes, les montagnes si imposantes et les monts enneigés si blancs qu'on a peine à y croire. Avant ce moment, je n'avais jamais vu de tels paysages ailleurs que dans des calendriers de pharmacies.

C'est aujourd'hui que nous atteignons la Cruz de Ferro, la Croix de Fer, endroit mythique du camino. Tout juste avant, nous traversons le village de Foncebadon qui compte officiellement six habitants. Tout est en ruine et la place a l'air totalement abandonnée. Il y a quand même deux auberges sur place. L'endroit est sordide.

Nous atteignons la Croix de fer et avons en poche chacun un caillou qui nous accompagne depuis le début de notre périple et que nous déposons au pied de la croix. Loulou appose une photo de notre famille sur la base de la croix où trône déjà différents objets.

Le spectacle qui nous entoure est époustouflant. Le soleil est sans chaleur mais omniprésent et bien que la masse nuageuse soit à bonne distance, il tombe quelques flocons de neige. Nous considérons quand même cela comme de la chance car de la pluie par un froid si cinglant serait castastrophique.

A peine un kilomètre passé la croix, nous arrivons dans un village encore plus petit que le précédent, Manjarin, population deux. L'affiche routière avec le nom du village qui annonce l'entrée du village est à moins de dix mètres de celle qui annonce la fin du village. Une seule bâtisse se trouve entre les deux affiches et tout y est. Des denrées donativo tel café, tisanes, fruits, biscuits, un feu dans une cuvette de laveuse, des chiens, des chats, une multitude d'articles promotionnels du camino et aussi une auberge de type médiéval sans eau chaude ni douche. Deux hommes s'occupent de tout ça, probablement les deux seuls habitants de la place. Lequel est le maire, nous ne l'avons pas su.

S'amorce alors la descente de trois kilomètres vers notre destination. Un pas à la fois sans se presser et El Acebo apparaît dans la vallée à midi pile. Nous avions délibérément établi que nous ne marcherions que 17 kilomètres aujourd'hui car les descentes sont toujours difficiles. Et demain nous en réserve encore quelques unes.

Le village est mignon comme tout et notre auberge, qui est en fait un bar/auberge, est tout près. Après avoir payé la barmaid plutôt indifférente, nous traversons de nous-mêmes le bar puis le restaurant pour atteindre le dortoir. Il y a une terrasse extérieure avec une vue imprenable sur la montagne et ses alentours. Encore un endroit comme nulle part ailleurs. Et à couper le souffle en plus.

Les tâches s'accomplissent en moins de deux et comme le froid tient toujours, nous ne sortons pas et filons directement au bar. La bière est toute aussi agréable que la chaleur de l'endroit. Alors que nous ne croyions plus le revoir, voilà qu'entre Luc le guérisseur, rencontré deux jours plus tôt à Astorga. Nous lui offrons un verre et il se confond en remerciements.

Dans l'heure et demie que l'on a passé ensemble, pas moins de trois personnes qu'il a guéri sur le chemin sont entrées en lui sautant littéralement au cou. Il a fait cela toute sa vie et il est aujourd'hui dans la jeune soixantaine. Il soigne aussi une jeune espagnole à la table voisine qui a mal a un pied. C'est spécial de voir la confiance s'installer si rapidement entre étranger. Et même dans des langues différentes, il est toujours possible de se comprendre.

Entre-temps, Anna, une californienne vivant au Mexique que nous côtoyons depuis le jour 1, se joint à nous. Il y a toujours de ces hasards que le camino provoque, comme ces rencontres qui se font simplement parce qu'une personne, pour une raison ou pour une autre, entre dans un endroit ou dans un autre. Anna, par exemple, entre au bar où nous sommes pour prendre un café et se réchauffer prévoyant se rendre plus loin mais décide de rester car les descentes lui font la vie dure à elle aussi. Luc, lui, est entré aussi par hasard alors qu'il est en chemin vers Ponferrada. La serveuse est francaise et fort sympathique. Ce qui s'annonçait comme une petite bière bien peinarde est soudainement devenue un moment mémorable de notre voyage.

Nous remontons su dortoir et prenons un moment pour nous détendre. Heureusement que l'on a tous les deux des écouteurs sur les oreilles car encore une fois, quelques espagnols parlent démesurément fort alors qu'au moins six personnes sont à faire la sieste. Lâcher prise est maintenant notre mentra quotidien.

Comme il n'y a pas de possibilité de cuisiner à l'auberge, nous partons à la recherche d'un resto. Nous en trouvons un à notre goût et alors que nous n'en cherchions pas, le wifi est disponible. Nous n'avons pas le goût de nous faire jouer encore un tour avec les menus espagnols et nous optons pour des valeurs sûres. Louise y va d'une salade sans thon ni jambon et moi, deux œufs, bacon, frites... et vin rouge. Un peu n'importe quoi mais combien délicieux.

Ce village des montagnes ne ressemble à rien de ce que nous avons connu et vu auparavant. Et bien que le froid nous dicte d'entrer au chaud, il faut absolument rester dehors pour tout admirer encore et encore. Comment mettre fin à cette contemplation quand le bon sens nous recommande d'aller au lit ? Quand aurais-je un jour la chance de revoir de telles beautés ? J'irai voir mon pharmacien en rentrant.

1 commentaire:

  1. Salut à vous deux !

    T’a vraiment une belle plume Charles-Yvon, il y a une foisonnante fibre d’écrivain en toi ! J’ai parfois l’impression de lire dans tes descriptions des ‘villes invisibles’ d’Italo Calvino ! Il me semble que ce serait une belle lecture au milieu de ce nulle part, mais j’imagine que le temps est davantage à l’effort et à la contemplation qu’à la lecture. Mais au retour, les paysages encore frais, je vous le conseille fortement. Demain, j’irai m’acheter un bon jamon serrano tranché épais comme une piasse et je vous lirai en m’imaginant dans votre paysage. Ça m’a l’air d’un beau dépassement de soi que ce voyage. Une belle aventure à vous et bon chemin !

    Nicolas

    tiens voilà un petit extrait de ce livre pour vous, je vous en laisse d'autres ailleurs :

    Ainsi - dit-on- se confirme l’hypothèse selon laquelle tout homme a dans sa tête une ville qui n’est faite que de différences, une ville sans forme ni figures, et les villes particulières la remplissent

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